À quoi peut-on se fier?

En ligne le 19 mars, 2013

Même les organes de diffusion spécifiques à un secteur d’activités ne sont pas fiables. Je suis partie 12 jours en France, en restant connectée un tant soit peu grâce à mon téléphone et les réseaux wifi. Je reçois la Primeur Agricole de La Terre de Chez-Nous par courriel. La Primeur du 18 février annonce: «Recul sur le coût de production du lait?» http://www.laterre.ca/elevage/recul-cout-production-lait/

Je vais lire l’article au complet. Ça commence avec: «Moins de la moitié (43 %) des producteurs de lait canadiens couvrent leur coût de production même s’ils évoluent sous gestion de l’offre.» C’est déjà désastreux, mais ça se termine avec: «L’enjeu est encore plus sensible au Québec, où le coût de production est un peu plus élevé qu’ailleurs vu la taille réduite des fermes laitières.» Là, je bondis de ma chaise et me mets à sacrer comme un charretier. Ma copine française, une militante des droits des intermittents, habituée aux montées de lait, m’écoute patiemment. Elle est fille de paysans et sa soeur, jusqu’à tout récemment, élevait des vaches Charolaises en Bourgogne. Elle en connaît un rayon en agriculture. Je peste: «Comment peuvent-ils véhiculer des clichés pareils? Comment peuvent-ils renforcer l’idée que les petits sont moins rentables que les gros? J’en peux pus d’entendre des âneries pareilles! Bien sûr, quand on se fait imposer des mesures comme des thermographes à 3 000$ ça a pas le même impact financier quand on est petits que quand on est gros! On se laisse marteler l’idée que les petits sont moins efficaces, moins rentables et moins salubres, c’est qui est faux, archifaux!» Et ici, une fois rendue à la maison, l’édition de La Terre de Chez-Nous du 20 au 26 février met en première page: «Le péril blanc: Pourquoi l’ouverture de nos frontières aux fromages étrangers sème la grogne et l’inquiétude» à lire en pages 2, 3, 8 et 9. Pas une fois il n’y est fait mention que les fromages européens, surtout français, entrent au Canada en ne rencontrant que les normes de leur pays d’origine, normes très différentes d’ici. Oh, Louis Arseneault, président de l’Association des fromagers artisans du Québec a bien mentionné que les fromages importés se vendaient moins cher que juste le coût de production des fromages fabriqués au Québec, mais on n’explique jamais pourquoi autrement qu’en disant que les fromagers étrangers reçoivent des subventions et bla, bla, bla. Ben je vais vous le dire, moi: les fromages étrangers coûtent moins cher parce que les normes sont moins sévères. Allez vous acheter au Marché Atwater des fromages fabriqués artisanalement en cuves de cuivre et affinés dans des grottes suintantes, anciens tunnels de voies de chemin de fer, ou d’autres délices avec la croûte orange alvéolée, grouillante d’acariens. Ces fromages ont été fabriqués avec peu de moyens, selon des méthodes ancestrales, sous l’appentis de l’étable. Leur coût de production est dérisoire. Ici au Québec, la plus petite fromagerie fermière doit posséder des installations aussi aseptisées qu’une grande usine. Les ¾ du coût de production de nos fromages sont dus à ces normes sanitaires extrêmes. En France, parce qu’il y a un savoir-faire et des traditions, beaucoup de fromages sont fabriqués à même la cuisine familiale et vendus de bouche à oreille et ceci est toléré parce que l’on s’est aperçu bien vite, lors de tentatives de mise aux normes, que des foyers de listériose apparaissaient partout où les nouvelles normes étaient mises en place. En effet, la listéria ne supporte aucune compétition de la part des autres bactéries. «Nettoyez» les e.coli et autres et vous obtiendrez un champ libre et propre, propice à la multiplication de la listéria. On l’appelle en France «la bactérie du propre». Trop propre.

Tout coûte plus cher au Québec à cause des normes. Ces normes sont décidées «en haut» tout en amont du secteur agroalimentaire et sont imposées aux producteurs. Elles ont aussi un coût énorme qu’on fait porter aux seuls producteurs. La salubrité à outrance, la traçabilité, les mesures d’écoconditionnalité, tout ça est imposé aux producteurs. Et après, c’est facile de dire que les petits ne sont pas rentables! Mais regardez donc ce qu’on leur impose et ce qu’on leur fait payer! Et pour quoi comme résultat? Des prix de vente à la baisse! À la page 37 du même numéro de La Terre, un article non signé annonce pour les agneaux et moutons «Une mise en marché collective efficace». QUOI?!?!?! Les acheteurs (lire, les abattoirs québécois) ne sont pas obligés de s’approvisionner en agneaux québécois, il y a un gros dumping depuis l’automne passé d’agneaux de l’ouest, moins cher, et les agneaux québécois se font repousser à l’Agence de vente des agneaux lourds tant que cette manne n’est pas passée, à un point tel que l’Agence tente de négocier un prix à la baisse pour «favoriser» l’achat d’agneaux québécois, c’est-à-dire les rendre un petit peu plus compétitifs monétairement pour inciter les abattoirs à acheter québécois et on ose publier un article tel que celui-là?!!!!! Les producteurs d’agneaux du Québec se font étrangler et on ose parler d’efficacité? Je ne décolère pas.

Les producteurs, partout dans le monde, on de moins en moins d’argent et sont contraints de grossir pour faire des économies d’échèle et faire des cennes sur le volume. Ceci engendre des façons de faire déraisonnables pour l’environnement et pour la santé, pour la physiologie des animaux et la rentabilité des fermiers. Quand on veut se soustraire à ces pratiques douteuses (maximiser les rendements par tous les moyens chimiques possibles, faire faire trois agnelages aux deux ans à des brebis, à contre-saison de leur rut naturel, posséder des surfaces immenses et des machines énergivores) on se fait mettre des bâtons dans les roues, n’obtenons aucun soutien ni expertise et nous faisons dénigrer par notre propre presse! Le fromage fabriqué dans une cuisine n’est pas moins salubre que celui fabriqué en usine (la preuve, on peut en acheter et en manger d’importation au Québec) et la viande abattue en plein air ou en abattoir de type C n’est pas envahie par plus de bactéries que la viande provenant d’abattoirs de type A (on mange bien notre chevreuil chassé par le beau-père et notre viande de congélateur élevée par le voisin) et tous les producteurs de lait du Québec et leurs enfants boivent le lait cru de leurs vaches avant le passage du camion. Ceux qui exigent les normes devraient payer pour. Voilà ce que j’en dis. Et les produits artisanaux en vente directe devraient être mieux tolérés. Leur traçabilité est au 1er degré, leur salubrité n’est pas moindre et leur coût de production est en théorie plus bas, si seulement on cesse de voir les produits agricoles comme des matières premières sales qu’il faut «assainir», et «désinfecter» avec de coûteuses méthodes d’asepsie.

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